mardi 31 octobre 2017

Creature From the Depths (2007) – 2ème PARTIE

ROAD TO HALLOWEEN IV


Creature From the Depths
(2007)
– 2ème PARTIE –


Après une fastidieuse introduction bien plus longue que je ne l'avais prévu, et nécessitant une séparation avec la véritable chronique pour faciliter la lecture, nous pouvons enfin plonger (haha) dans Creature From the Depths pour de bon. Une histoire d'horreur paru en Juillet 2007 (même si elle fut certainement complétée bien avant, comme le prouve sa chaotique histoire de production) et qui fut vendu "dans la traduction du classique L’Étrange Créature du Lac Noir mais à la manière de Lovecraft". C'est vrai en partie, car le monstre évoque effectivement Gill-man dans son apparence (quoiqu'en plus agressif), mais aussi parce que l'histoire s'inscrit ouvertement dans le Cthulhu Mythos. Divers éléments viennent le confirmer même si l'auteur tente de camoufler un minimum ces références afin qu'elles ne sautent pas trop au visage du lecteur.
En fait on peut carrément dire que ce one-shot est un remake à peine déguisé de la nouvelle Le Cauchemar d'Innsmouth, déjà adaptée à l'écran par Stuart Gordon avec son chouette Dagon. De larges portions y sont ici recyclées même si l'intrigue va finalement se diriger dans une autre direction, s'apparentant finalement plus des farces macabres des EC Comics avec leur twist final – là encore une intention de l'auteur si l'on en croit la campagne de communication.


Dagon, la Secta del Mar est sorti en 2001. De manière intéressante, c'est également l'année où arriva en vidéo le She Creature du label Creature Features, film dont j'ai déjà parlé ici il y a bien longtemps (et qui mériterai un bien meilleur article). Ce DTV est un "remake" d'une vieille production de Samuel Z. Arkoff, réalisée dans le cadre d'une collaboration entre quelques chaines télé et le titan des effets spéciaux Stan Winston. Une histoire cauchemardesque de sirène, dont la mythologie a été revue et corrigée justement pour ressembler à un récit de H.P. Lovecraft...
Et ainsi on pourra constater que le présent comic-book en reprend le même point de départ, pratiquement à l'identique, et sans doute trop pour que cela soit une simple coïncidence. Dans les deux cas l'intrigue débute dans un vieux sideshow au début du XXème Siècle et nous présente les protagonistes principaux: le directeur et sa compagne, qui travaille comme performeuse. La différence ? Dans She Creature, la jeune femme fait semblant d'être une authentique sirène, chantant dans son aquarium tandis qu'un de ses collègues joue un faux zombie qui s'échappe de ses chaines et terrorise la foule avant d'être calmé par la beauté. Ici l'héroïne prétend être une demoiselle en détresse enchainée dans une cuve, proie d'un monstre marin qui n'est évidemment que son complice en costume.


Dans les deux cas, un vieil homme vient les voir après leur numéro, découvrant la supercherie mais le prenant plutôt bien. Dans le film comme dans la BD, celui-ci confesse être venu par curiosité en se demandant si leur créature est véritable, avant de raconter sa propre expérience. C'est là que les histoires diffèrent: dans She Creature, l'étranger raconte avoir capturé une sirène il y a fort longtemps et emmène les héros chez lui pour le leur prouver. Il déclare qu'elle est maléfique malgré sa superbe apparence et leur demande de l'aide pour la tuer, mais le responsable du freakshow préfère s'en emparer car elle ferait une attraction merveilleuse.
Ici le vieillard explique représenter un village de pêcheurs voisin et narre la découverte d'un trésor englouti près de leurs récifs. Seulement les plongeurs ont tous été attaqué par "quelque chose", qu'un survivant a décrit comme un homme-poisson. Après la perte de plusieurs équipages, il fut décidé de trouver quelqu'un qui pourra les aider à détruire le monstre et s'emparer du précieux butin. Et parce que les forains possèdent déjà leur équipement de plongé, il leur fait une proposition: venir avec lui et tuer la bête. En échange, ils partageront le trésor en deux et le corps de la chose leur saura offert pour leurs exhibitions. Une aubaine pour le cirque, en perte de vitesse puisque son dirigeant est un alcoolo qui a tendance à ruiner leurs représentations.


Dernière similarité avec le film: l'aventure commence lorsque toute la troupe prend le bateau, le directeur et son épouse étant accompagné d'un ami jouant les hommes à tout faire (ici un nain plutôt qu'un "esclave" Noir), pour un voyage qui s'annonce condamné.
Car quelque chose cloche chez M. Atho, leur commanditaire, sinistre vieillard en fauteuil roulant, son visage difforme révélant un nez remonté proche du groin et un sourire carnassier peu engageant. C'est peut-être parce que ses yeux sont constamment cachés derrière des lunettes noires, ou parce qu'il est littéralement accompagné de deux ninjas ! Des servants muets qui pourraient faire de la figuration dans Mortal Kombat et dont la peau semble étrangement écailleuses sous leurs multiples foulards ; un peu comme celle d'un reptile... ou d'un poisson !
Le lecteur comprendra bien vite de quoi il en retourne lorsqu'il verra la pancarte indiquant de quelle patelin provient leur hôte: Innsmouth. On n'y croise pas un chat d'ailleurs, nos héros embarquant immédiatement histoire d'expédier leur affaire. Et tandis que le patron du Museum of the Bizarre s'arme d'un antique scaphandre et d'un fusil harpon pour chasser le monstre, sa femme se prélasse sur le pont, semblant presque attirer sur elle le regard d'Athos par sa beauté. L'intrigue prend un tournant inattendu lorsque l'homme-poisson, plutôt que d'affronter son adversaire sous les eaux, grimpe sur le bateau et massacre pratiquement tout l'équipage...


Seul le vieillard et la jeune femme s'en sortent et c'est alors que le soit-disant handicapé révèle sa véritable nature, évidemment inhumaine. Pendant ce temps le chasseur sous-marin fait une horrible découverte dans l'épave du galion: parmi le trésor, un deuxième monstre. Une femme-poisson, enceinte et ayant déjà pondu quelques œufs. Il l'extermine, pensant déjà pouvoir s'emparer du trésor et d'apporter à la science une incroyable découverte, mais il va devoir faire face à la furie du mâle et à la mauvaise surprise qui l'attend à la surface.
Car ce qu'il ignore, c'est que l'ancien navire qui s'est échoué est maudit. Quiconque s'empare du butin est victime d'un sortilège finalement très proche de ceux des deux premiers Pirates des Caraïbes: le voleur se transforme en une créature monstrueuse façon faune des profondeurs de l'océan. Tous les habitants d'Innsmouth se sont évidemment métamorphosés à cause du partage des artefacts repêchés, et le couple de Gill-men que Athos désire exterminer ne sont autres que le chef du village et sa femme, ayant récupérés pour eux-même une grande partie du trésor. L'handicapé est lui-même un hybride, un homme-pieuvre malfaisant qui était à l'origine le conservateur du musée d'Arkham !


Transformé après avoir reçu un échantillon de l'or maudit, il a développé une forme d'addiction qui le pousse à récupérer la totalité des artefacts. Et si c'est bien par curiosité qu'il visita le sideshow, c'est uniquement parce que leur bestiole aurait pu être authentique et donc en possession d'un fragment du trésor. La révélation amène Creature From the Depths sur le territoire des EC Comics, avec son humour noir et sa conclusion surprise. Car Athos avoue qu'en engageant le directeur du cirque, il pensait vraiment lui offrir le corps d'un monstre en échange avant de le laisser repartir. Peut-être même aurait-il accepté de lui laisser quelques objets précieux. Mais son avarice a prit le dessus, surtout après avoir fait la connaissance de sa femme qu'il convoite maintenant tout autant que le butin.
La conclusion fait alors écho au début du comic-book, en une parodie aquatique de freakshow. Nous y voyons le peuple difforme d'Innsmouth se réunir sous un ponton où se trouve une attraction cachée derrière un rideau. Ils doivent payer de leur or à un "guichet" (juste un tonneau où repose un monstrueux Monsieur Loyal) pour voir le spectacle et ainsi rencontrer "Athos, le Seigneur des Profondeurs", désormais pleinement céphalopode et couvert de bijou.


A la manière de Jabba le Hutt, il garde l'héroïne près de lui, dénudée et attachée comme une esclave. Il s'agit, on le comprends, d'une reprise déviante du numéro de cirque qu'elle effectuait auparavant, cette fois véritablement en danger et gardée vivante grâce au générateur d'oxygène du scaphandre de son époux...
Le one-shot s'achève sur une dernière image montrant cependant l'apparition d'un possible opposant au règne d'Athos, puisque quelque part au fond de la mer éclos l'un des œufs de la femme-poisson. La naissance d'un être aquatique de sang pur, et non un humain transformé comme le sont tous les autres. Presque de quoi donner envie de lire une suite où la bête viendrait renverser la tyrannie de l'imposteur, façon Conan le Barbare. Après tout Robert E. Howard était un correspondant connu de Lovecraft et l'univers du Cimmérien est souvent intégré au Cthulhu Mythos !
Quoiqu'il en soit, et pour en revenir à She Creature, il y a encore quelques liens évidents, puisque là aussi l'héroïne devenait une proie sexuelle de la sirène qui la convoitait et tuait son entourage pour s'emparer d'elle. L'influence est indéniable mais les changements sont suffisant pour que la BD gagne sa propre identité.


Car il faut avouer qu'il y a là quelque chose d'un peu fou avec ce mélange de Lovecraft, de E.C. Comics et des séquences gores qui évoquent plus la série B moderne. Seul l'érotisme se retrouve censuré par cette logique américaine affreuse qui veut que l'on peut facilement montrer un mec se faire arracher les tripes, mais surtout pas les tétons d'une très belle femme. Un sein dénudé de l'héroïne est ainsi pudiquement caché par un tentacule très prude, qui ferait bien honte à ses cousins japonais.
Mais il n'y a franchement rien d'autre à reprocher à ce Creature From the Depths qui cherche surtout à divertir. Le combat ninjas / Gill-man est délirant à souhait, la perversité d'Athos fait plaisir, le "héros" qui brutalise sa femme est évidemment puni de ses actions (encore que ça aurait dû être pire) et les monstres sont moches à souhait et très détaillés. L’œil attentif peut même s'amuser à déchiffrer quelques noms familiers comme celui du navire coulé, qui semble être le USS Preatorius, ou celui d'Athos qui s'appelle le Derleth, d'après August Derleth, tout premier écrivain continuateur du mythe de Cthulhu. Les villes d'Arkham et d'Innsmouth font partie du récit, le patron du freakshow se nomme Herbert comme un certain réanimateur bien connu, tandis que les servants Nektoth et Az'Roth s'expriment dans une langue étrangère familière. On relève d'ailleurs un "Rai-Lei" qui doit certainement se prononcer "R'lyeh".


Bref, s'il ne révolutionne rien et n'est pas le meilleur comic du monde, il est compréhensible et heureux que ce one-shot fut sauvé du néant par Image Comics. Car pour une production indépendante, le résultat est de très bonne tenue,entre les graphismes très détaillés de Mark Kidwell qui siéent parfaitement à son histoire et les couleurs type rétro-sépia de Jay Fotos, son compagnon qui colorisa également '68, American Wasteland et Bump avec lui.
Un livre parfaitement recommandable, tant aux fans de Lovecraft qu'aux simples amoureux de l'Horreur en général (par contre moins à celui qui vénère Creature From the Black Lagoon tant on s'en éloigne, contrairement à ce que les éditeurs veulent nous faire croire). Et si je ne recommande pas les nécessairement de se le procurer dans les étranges éditions comme celles "pour enfant" d'Abdo Publishing, dont je ne peux vérifier l'authenticité, le one-shot original reste facilement trouvable et il reste possible de se le procurer via le TPB  Horror Book dont je parlais déjà dans la première partie de cette chronique, où il figure accompagné de quelques uns de ses camarades du défunt Dead Dog Comics.



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lundi 30 octobre 2017

Cult of Chucky (2017) – SPOILER FREE

Vu Cult of Chucky et... Probablement l'un des meilleurs de la série, voir peut-être LE meilleur (j'attends quelques visions supplémentaires et que l'eau coule un peu sous les ponts avant de me prononcer avec certitude).

Fiona Dourif est parfaite et rend hommage à son père, tandis que celui-ci passe en quelque sorte le flambeau à sa petite via une scène où leurs personnages respectifs se réunissent de façon surprenante. Mancini signe une histoire qui s'engage dans une direction inattendu (on peut à peine parler de Slasher malgré les multiples meurtres) et sa réalisation, son sens du visuel, est particulièrement soigné (la neige qui tombe au ralenti sur le cadavre décapité, en HD c'est juste sublime).
C'est également un film qui se mérite, car celui qui a suivi (et aime) la saga sera récompensé par une tonne de clins d’œil et de fan service, et aura l'étrange impression que les éléments des vieux films (Child's Play) s'emboitent très bien avec les nouveaux. Le Chucky "effrayant" d'autrefois et vu dans Curse se mixe ici à la perfection avec le Chucky "délirant" de Bride et Seed. Tiff revient, Andy revient, Kyle revient, et le tout se conclu dans un cliffhanger qui donne presque l'impression de suivre une série Netflix.
Curse of Chucky était la saison 1, Cult of Chucky serait la saison 2, et la porte est ouverte pour une saison 3 qui pourrait être assez démente du genre "World of Chucky".


A ce stade, non seulement j'admire (chez les "vieux" croquemitaines, le Chuck est le seul qui continue son bonhomme de chemin sans reboot, sans changement d'acteurs et hormis un 3ème opus plutôt mauvais, la série tape constamment dans le très bon), mais j'en redemande.
En revanche j'aimerai juste qu'on règle une bonne fois pour toute la question Glen et Genda. C'est le seul élément narratif laissé en plan qui dérange un peu.


vendredi 27 octobre 2017

Creature From the Depths (2007) – 1ère PARTIE

ROAD TO HALLOWEEN IV


Creature From the Depths
(2007)
– 1ère PARTIE –


Au premier regard, Creature From the Depths semble être un banal comic-book horrifique racontant une quelconque histoire d'homme-poisson sanguinaire. Une one-shot passant relativement inaperçu dans la masse et qui n'a pour lui que ses séquences gore et ses quelques références à H.P. Lovecraft pour amuser la galerie. C'est sans doute pour cette raison que personne ne parle jamais de ce titre, trop inintéressant par rapport à ce qui existe sur le marché. Et pourtant l’œil attentif saura relever plusieurs bizarreries surprenantes qui peuvent intéresser l'amateur de curiosité éditoriale.
En effet, si l’œuvre est publiée par la compagnie Image Comics, pas la dernière pour taper dans l'Horreur (rappelons que son fer de lance, à ses débuts, était Spawn) il faut regarder bien plus loin pour en découvrir les origines. C'est la mention, en tout petit, de Cryptic Magazine qui met la puce à l'oreille, un associé dont le nom n'est pas du tout mis en valeur dans les pages de la BD.
Pas de logo, pas de copyright, pas d'édito ni d’annotations, malgré cette unique inscription qui présente Creature From the Depths comme une coproduction entre les deux. Même les annonces de parution d'époque ignorent totalement ce fait. Étrange ? Pas vraiment après enquête, même s'il aurait été plus honnête, ou plus sympa, de la part d'Image d'expliquer la situation plutôt que de s'approprier l’œuvre à la manière d'un Marvel ou d'un DC. Surtout quand ce genre de pratique est la raison exacte qui a poussé plusieurs auteur à démissionner des deux géants de l'industrie pour fonder leur propre maison d'édition !



L'explication on la trouve effectivement en fouillant dans les pages de Cryptic Magazine, ou en s'intéressant tout simplement à l'éditeur de cette revue: Dead Dog Publishing. Ce label est globalement un équivalent d'une petite association ; des passionnés de cinéma d'Horreur, de Metal et de comics qui se sont regroupés pour essayer de vivre de leur passion en produisant histoires et articles sous la forme d'une publication dont l'idée avouée était de reprendre le concept de Eerie et Creepy, mélangeant BD et articles. En fait de journal, le résultat s'apparente surtout à un fanzine glorifié qui aurait trouvé sa place dans les rayons Presses des libraires sans être professionnel pour autant.
Pour avoir lu les trois premiers numéros, je peux témoigner de l'amateurisme du résultat qui accumule les fautes d'orthographes, des sommaires chaotiques, une maquette généralement très moche et une qualité d'écriture qui donne effectivement dans le "par des fans pour les fans" plutôt adolescent. Le cœur y est mais il n'y a pas quoi concurrencer Fangoria. Après cinq ans de bons et loyaux service, Dead Dog ferme ses portes et son magazine sombre dans l'oublie. Peu d'information à son sujet d'ailleurs, au même titre que Creature From the Depths, et il faut vraiment creuser pour exhumer la bête, preuve qu'elle n'a jamais fait de grands remous. Ce n'est, en vérité, pas très étonnant si l'on retrace le pourquoi de la naissance de Dead Dog.



Comme je l'explique souvent lorsque je parle de comics des années 90, cette période fut l'une des plus sombre de l'industrie. Le Dark Age, comme elle est surnommée en clin d’œil aux plus nobles Golden et Silver Age qui ont façonnés le paysage de la bande-dessinées américaine moderne. Entre 1993 et 1997 a eu lieu un grand Crash qui a manqué de peu de la mener à sa perte. D'un côté les grandes firmes jouaient à fond la carte du "collector" pour engranger le plus d'argent possible, noyant les boutiques sous un déluge de variantes de couverture, de Trading Cards exclusives et autres multi-crossovers à suivre à travers plus de cinq titres pour obliger le lecteur à acheter encore et encore. De là est également né la notion de "valeur" de marchandise, les anciens comics se revendant à prix d'or s'ils étaient en bon état et selon leur âge, encourageant grand nombre d'éditeurs à lancer tout un tas de série en pagaille juste pour vendre un "N°1 Collector" en masse, comptant sur la naïveté des acheteurs qui s'imaginent déjà revendre la revue des centaines de dollars quelques temps plus tard...
Enfin, la naissance d'Image Comics (des artistes venus de Marvel et DC qui, mécontent de leur surcharge de travail au regard du paiement et de l'absence de droits sur leurs propres créations, ont quitté le navire pour fonder leur compagnie, avec leurs propres règles) et l'état du réseau de distribution d'époque qui permettait aux boutiques de gérer leurs stocks a leur convenance (y compris des comics n'étant pas approuvé par le célèbre Comics Code Authority) ont ouvert la voie à de nombreux indépendants en quête de gloire.


Ainsi les boutiques et les librairies furent envahie de centaines et de centaines de BD issues de boites différentes, toutes rêvant de devenir le nouveau DC, Image ou Marvel. Le problème étant naturellement qu'un marché ouvert à tous fait entrer la médiocrité: des "illustrateurs" sans techniques ni talents, des "scénaristes" n'ayant jamais écrit quoique ce soit et des séries copiant le dernier succès du moment en pensant faire illusion. Et si certains artistes avaient du mérite, si certains titres sont devenus culte même dans le milieu Underground ou ont été rachetés par les "grands", le marché fut saturé de livres de mauvaises qualités et fini par s'écrouler.
Fondé en 1999 et prenant racine dans le même milieu, Dead Dog fait tout simplement parti des derniers représentant de cette époque. Pas étonnant du coup que leur Cryptic Magazine ne ressemble à rien et que leur compagnie se soit fermée rapidement. Les responsables n'étaient qu'une bande de gars sympa mais sans réel avenir, qui ont profité du système pour se faire entendre avant de s'effondrer lorsque l'industrie se restructura pour renaitre de ses cendres. D'ailleurs dans le même genre et au même moment, un tout jeune IDW lança son Doomed de bien meilleur qualité.
La perte de Dead Dog marqua également l'arrêt de Dead Dog Comics, son propre label où parurent surtout des titres obscures qu'il ne sert à rien d'évoquer. Mentionnant quand même Night of the Living Dead: Barbara's Zombie Chronicles, mini-série très chouette faisant survivre l'héroïne du film de Romero pour la transformer en une sorte de Ripley anti-zombies.


Hélas jamais la suite, qui devait la confronté à Charles Manson, ayant profité de la situation pour faire grandir son culte à l'échelle nationale, ne verra jamais le jour. De la même manière demeurent inachevés Books of the Dead – Devilhead de Tom Sullivan (l'illustrateur du Necronomicon de Evil Dead 1 et 2) ainsi que Day of the Dead: The Rising of Bub, suite directe du Jour des Morts-Vivants racontant ce qu'il advenait du zombie intelligent et de son armée de cadavres ambulants après les évènements du film. Dommage.
Par miracle certains projets survécurent et trouvèrent refuge chez Image Comics, dont au moins deux conçu par le même auteur, Mark Kidwell. Difficile de dire comment le deal a eu lieu. Peut-être que la compagnie, en discussion avec l'artiste pour l'engager, a reconnu le potentiel dans ces livres condamnés. Ou peut-être que Image, elle-même d'origine indépendante, comprit ce que vivait Dead Dog et fut prise de compassion. Que ce soit par business ou par camaraderie, Image fini par sauver Creature From the Depths ainsi que '68, qui deviendra d'ailleurs une série régulière par la suite. Également sorti des limbes, un Frankenstein qui semblait être le premier venu d'une série nommée Monster Mayhem. Après une première parution, ces one-shots furent finalement réuni dans un volume unique intitulé Horror Book, avec une quatrième histoire nommée Full Moon et dont j'ignore malheureusement si elle avait le moindre rapport avec Dead Dog à l'origine.


Quant à Mark Kidwell, au-delà d'une collaboration fructueuse avec Image, il eu également l'occasion de collaborer avec Fangoria avec qui il créa son propre croquemitaine / slasher: Bump. Il réalisa la mini-série dans l'idée de l'adapter au cinéma: un projet qui échoua évidemment, mais son monstre sera ressuscité après-coup dans les pages de Hack/Slash pour un crossover qu'il mettra lui-même en image. Entre une apparition dans la meilleure BD Horreur de notre époque et un film DTV à bas budget, on peut clairement dire que Kidwell n'a pas perdu au change !
L'histoire de Creature From the Depths ne s'arrête cependant pas là, même s'il devient difficile de vérifier la véracité des informations à partir de là (du moins sans mettre la main au porte-monnaie, ce que je ne suis pas en capacité de faire pour l'instant). Car en fouillant un peu sur les sites de ventes types Amazon, il est possible de trouver un The Creature From the Depths, toujours signé Mark Kidwell. Un livre qui utilise la couverture originale, lorsque le one-shot devait être publié par Dead Dog Comics, mais qui est publié sous le label Graphic Planet chez Abdo Publishing Company. Une marque de publications spécialisées dans... les œuvres familiales à caractère éducatif ! J'ai d'abord cru a une blague, mais non ! Ce comic mélangeant des moments gore et sexy est véritablement vendu comme petite bande-dessinée au rayon Jeunesse.
Et pourtant le site de l'éditeur précise la chose suivante: "Young horror fans will enjoy these graphic (not gory) renditions". J'insiste sur le "not gory" qui signifie de deux choses l'une, ou bien Abdo n'a aucune idée de ce qu'elle vend, ou bien il s'agit d'une version spécifiquement censurée pour l'occasion. Ce qui, après lecture de l’œuvre originale, paraît impossible.

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Le plus dingue c'est qu'il semble exister plusieurs variations autour de cette édition (on peut trouver une version accompagnée d'un CD Audiobook si l'on en croit Amazon !) qui fait partie de toute une collection aux titres évocateurs: Frankenstein, Werewolf, Mummy, Dr. Jekyll and Mr. Hyde et Legend of Sleepy Hollow. Le site nomme cette collection Graphic Horror, mais il est possible de la retrouver partout sur Internet sous celui de Monster Mayhem. Exactement comme la série que voulait créer Dead Dog avec leur Frankenstein ! Oh ! Ai-je mentionner le fait qu'à , Creature From the Depths faisait justement partie de cette série sous le titre de Creature tout court ?

Soyez sûr que, à ce stade, ma confusion est totale.
Qui plus est, et parce que l'intrigue s'inspire fortement de H.P. Lovecraft, celui-ci est de temps en temps crédité comme co-auteur ! Bien sûr, cela quand les sites ne massacre pas son nom en Lovelace ou en Loveland... ou quand on ne l'assimile pas au réalisateur de Creature From the Black Lagoon. Il y en a qui aurait grand besoin de lire Cryptic Magazine pour revoir leur culture...
Et parce que tout cela devient très compliqué à suivre, j'arrête ici cet article. Et oui, pas de chronique ! Elle sera dans la deuxième partie, parce que sinon ça serait trop long et cela ferait peur aux potentiels lecteurs. Cela permettra également à tout ceux qui se moquent totalement des longues intros ou de l'historique de l’œuvre de passer directement au contenu de ce one-shot pour savoir si, oui ou non, elle vaut le coup cette foutue BD. Spoiler: oui, elle est plutôt sympa.

Merci d'avoir lu le compte-rendu de mon improbable enquête sur un comic-book que vous n'irez probablement jamais feuilleter de votre vie.


mercredi 25 octobre 2017

The Vault of Horror #27 – Strictly From Hunger ! (1952)

ROAD TO HALLOWEEN IV


The Vault of Horror #27
Strictly From Hunger !
(1952)


Oui, encore du EC Comics pour cet Halloween cuvée 2017. Et a vrai dire je pourrai continuer comme ça éternellement tant ils sont une source d'inspiration inépuisable: il me serait très facile de m'emparer de n'importe quel numéro de Tales From the Crypt, The Vault of Horror ou de The Haunt of Fear et de sélectionner une histoire au hasard, chaque revue renfermant d'innombrables trésors de l'Horreur qui méritent d'être explorés. Pour autant cette fois, j'ai voulu choisir l'une de mes favorites, une de celle que je n'ai jamais oublié malgré les années et peu de relecture. Et dont le monstre est particulièrement horrible.
Avec Strictly From Hunger !, EC signe un épisode qui n'a jamais été reprit au cinéma ou à la télévision, qui ne compte pas parmi les nombreux Top 10 et Best Of que l'on peut croiser sur Internet, mais qui pourtant se démarque de ses semblables grâce à son sujet résolument plus moderne que les autres. Car si d'ordinaire les BD usent des thèmes classiques de vampires, fantômes, zombies et loups-garous, celle-ci se réclame du Body Horror, un genre jouant sur la répulsion et la peur primaire des changements qui peuvent arriver au corps humain: mutations, décompositions, mutilations, parasites, etc. Des cinéastes comme David Cronenberg ou Frank Henenlotter sont des références en la matière et il est vrai que l'impact de telles histoires est toujours plus effectif que l'utilisation d'un bestiaire fantastique ou du maniaque au couteau.


Si le concept diffère, la structure générale de ce conte conserve la patte EC: une narration s'étendant sur seulement six pages, extrêmement simple et naïve dans son déroulement. En revanche la lecture évoque moins les farces habituelles de Bill Gaines et cherche plutôt du côté de H.P. Lovecraft pour la lente mais atmosphérique progression des évènements. Non pas le Lovecraft de Cthulhu et autres monstruosités cosmiques, mais plutôt celui de Herbert West – Reanimator ou de L'Affaire Charles Dexter Ward. Des références pas nécessairement compréhensible par le lecteur lambda des années 50, mais qui résonnent beaucoup plus chez le public contemporain.
L'épisode fait parti du sommaire du numéro 27 de The Vault of Horror, qui compte au moins un autre gros morceau: People Who Live in Brass Hearses..., raconté par le Cryptkeeper et qui fut adapté dans la série HBO avec rien de moins que Bill Paxton et Brad Dourif dans les rôles principaux ! A leurs côtés citons Silver Threads Among the Mold ! (un sculpteur découvre que sa femme le trompe et enferme son corps dans sa dernière œuvre) et A Grim Fairy Tale ! que narre la Vieille Sorcière (un royaume est envahi par les rats mais le roi et la reine ordonnent à la population de laisser les animaux tranquille malgré qu'ils dévorent absolument tout – le peuple se rebelle et fait avaler tout rond quelques rongeurs à leurs souverains, qui les mangent alors de l'intérieur).


Strictly From Hunger ! est cependant celui qui fut choisi pour illustrer la couverture du magazine, d'une part parce que sa créature est visuellement marquante mais aussi parce qu'il s'agit du conte qui impressionne sans doute le plus. Et donc l'histoire, qui se déroule dans un coin perdu du Tennessee, débute sur les chapeaux de roues en montrant une milice armée et menée par le shérif du coin traquer un meurtrier, responsable d'une dizaine de morts dans leur petit village. Un criminel qui mutile ses victimes en leur arrachant la peau, et même l'intérieur, pour ne laisser que les os ! Un être humain ? Plutôt une "chose" que quelqu'un a vaguement aperçu, quittant la maison d'un dénommé Pete Feeley justement porté disparu. La bête, quelle qu'elle soit, a prit la fuite pour se réfugier dans une caverne et c'est là que le groupe se réuni afin de l'exterminer.
Arrive Docteur Chambers, médecin du village, qui les supplie de ne pas entrer dans la grotte et d'écouter son histoire. Car il a déjà vu la créature des années auparavant, et celle-ci ne ressemblait pas à un monstre à l'époque. Le groupe, d'abord contrarié de sa réaction, fini par l'écouter afin de comprendre à quoi ils ont affaire. Et tout semble désigner Feeley, qui vit reclus depuis plus d'un an et que personne n'a vu depuis. Faut-il croire que celui-ci est le coupable ? Presque...
Le médecin narre alors l'étrange cas de celui qui fut son patient, venu le voir en raison d'une boursouflure apparue sur son bras. Une boule grossissant un peu plus chaque jour, le terrifiant...


Pas de chance pour lui, il s'agit d'un cancer et la tumeur est maligne: il ne lui reste que deux ou trois mois à vivre. J'aurai bien fait une blague sur le sketch de Coluche du cancer du bras droit, manque de bol c'est le gauche. Quoiqu'il en soit, Feeley se rend dans les montagnes où réside une vieille sorcière, la suppliant de le sauver. Quelques mois plus tard, et n'ayant plus de nouvelle du malade, Chambers va chez lui pour vérifier son état: il le retrouve vivant et de bonne humeur malgré que l'horrible tumeur se soit répandue sur tout son bras. Le membre est difforme, boursouflé, mais Feeley est tranquille: il ne peut plus mourir.
Car la sorcière lui a jeté un sort et l'a rendu immortel. Sa seule exigence fut la promesse de ne jamais revenir la voir ni de lui demander de briser le maléfice. Une aubaine pour lui puisqu'il compte bien survivre coûte que coûte ! Chambers reste sceptique et le pense condamné, mais lorsqu'il retourne le voir plusieurs mois après, il constate que l'homme est toujours là même si son cancer a maintenant rongé la moitié de son corps. Le malade ne semble pas préoccupé par son apparence même s'il avoue être constamment affamé. Encore plusieurs mois passent et lorsque Chambers revient, il se fait rejeter par son patient qui ne le laisse même pas le voir. Il retente une autre fois, mais la voix de Feeley apparait incohérente, à peine compréhensible...


C'est à partir de là que les meurtres commencent et notre brave médecin, décidément un peu con, n'a jamais fait le rapprochement. Pour lui le tueur était probablement un animal, puisque personne d'autre ne pourrait arracher la totalité de la chair sur un corps au point de ne laisser que le squelette. En tout cas jusqu'à ce qu'il entende parler de la "chose" s'étant échappé de la maison de son patient.
Lorsqu'il termine son récit, personne ne veut croire que la créature fut autrefois un homme. Et Chambers tient d'ailleurs à préciser que la Bête n'est plus vraiment Pete Feeley, expliquant comment fonctionne un cancer: c'est une dégénérescence, la tumeur dévorant les cellules saines pour continuer à grossir jusqu'à la mort de l'hôte. Et dans le cas présent, le porteur étant immortel, son organisme original a fini par être totalement avalé par la maladie, ne laissant de lui qu'une masse cancéreuse géante et dépourvue de conscience mais toujours en recherche de tissus organiques à corrompre ! D'où les meurtres, les corps réduit à l'état d'ossements et la demande de la sorcière de ne jamais retourner la voir...
Le monstre choisira ce moment pour sortir de sa tanière et attaquer, révélant son aspect grotesque à tous. Un blob de chair humaine, immortel et cherchant à intégrer de nouveaux éléments à sa composition pour continuer de grandir. C'en est presque dommage que la couverture ait dévoilée ce moment, grillant une belle surprise pour le lecteur !


L'épilogue montre alors le triste sort de Feeley qui, ne pouvant être tué, est repoussé dans la grotte par les flammes avant que la milice ne dynamite l'entrée, l'enfermant dans les ténèbres pour toujours. Le groupe espère évidemment que personne ne libèrera jamais le monstre par mégarde tandis que le Vault Keeper nous encourage justement à partir là-bas pour jouer les prospecteurs, car après tout, on ne sait jamais ce que l'on peut trouver au fond d'une mine...
Le récit, en toute honnêteté, est presque gâché sous ce format et aurait mérité à être exploité sous la forme d'une nouvelle bien écrite. A la Lovecraft. Car la narration fonctionne avant tout sur la lente progression de la maladie jusqu'à la révélation finale, une vision d'horreur absolu, et expédier cela en quelques pages n'est pas le meilleur moyen d'y parvenir. Même l'ambiance, pourtant tendue lorsque Chambers termine son récit, en prend un coup dans le nez puisque l'intrigue a ce côté "résumé" qu'on toutes les histoires EC en raison de la limitation de pages et la surutilisation des cases de narration.
L'idée de la sorcière est presque de trop et il aurait été plus mystérieux, plus effrayant, de voir Feeley survivre par sa seule volonté. Quelque chose d'incompréhensible, surtout du point de vue du médecin qui sait pertinemment ce que l'organisme peut endurer ou non. L'effet psychologique aurait été bien plus efficace que les éléments d'Horreur "à l'ancienne", moyennement compatibles avec le genre du Body Horror.


Mais si j'ai l'air de faire des reproches à Strictly From Hunger !, c'est uniquement parce que son potentiel surpasse le carcan des Fifties et pourrait totalement fonctionner à notre époque. A la manière d'HBO pour son adaptation télévisé, je ne peux m'empêcher de vouloir moderniser le sujet afin d'obtenir une version ultime de cette histoire. Cette étrange idée de cancer vivant m'a étrangement séduit et je ne peux que féliciter le duo Bill Gaines / Al Feldstein pour avoir lancé cette idée à une époque où l'on s'offusquait d'un rien – un peu comme maintenant en fait. Un belle preuve que, décidément, EC Comics était en avance sur son temps.
Pour conclure, créditons au moins correctement l'équipe pour ce joli travail: si Gaines comme Feldstein sont crédités en tant que scénaristes, et considérant leur façon de travailler, il est certain que Gaines a eu l'idée de base en laissant trainer ses oreilles ici et là, s'inspirant d'un quelconque texte à propos du fonctionnement des tumeurs. C'est Feldstein qui ensuite pondu le script dans sa forme actuelle, son partenaire l'attribuant alors à un artiste de son choix. C'est George Evans en l'occurence, pas l'illustrateur le plus connu de l'écurie mais son travail est fonctionnel. A la couverture, Johnny Craig attire les regards même si son monstre apparait un brin différent de celui de l'histoire, plus protozoaire que mutant. Peut-être aurait-il dû s'amuser avec l'horrible siamois décomposé de People Who Live in Brass Hearses... plutôt que de gâcher la surprise finale, surtout qu'en l'état son dessin évoque plus les revues Weird Fantasy ou Weird Science que The Vault of Horror...


Comme la plupart des travaux de la branche horrifique de EC Comics, cet épisode fut réimprimé de nombreuses fois au fil des ans: dans les années 80 avec The Vault of Horror #3 et EC Classics #6 – The Vault of Horror chez Russ Cochran, puis durant les 90s avec The Vault of Horror #2 chez Gladstone et The Vault of Horror #16 chez Gemstone. Plus récemment, c'est tout le magazine original qui est inclus dans la compilation The EC Archives –  The Vault of Horror, T.3, qui regroupe les numéros 24 à 29 de la série.
C'est évidemment cette dernière version qui fut utilisée ici pour illustrer la chronique, comme la dernière fois, la restauration des planches originales étant de haute qualité et forcément plus agréable à regarder en plus d'avoir été recolorisées le plus exactement possible par rapport à la publication d'époque.



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mercredi 18 octobre 2017

Resident Evil: The Official Comic Magazine #3 – Wolf Hunt (1998)

ROAD TO HALLOWEEN IV


Resident Evil: The Official Comic Magazine #3
Wolf Hunt
(1998)


Il est difficile d'expliquer l'ampleur du phénomène Resident Evil à l'époque. Avant les suites à rallonges, les spin-offs, les adaptations cinéma ridicules et les films d'animations. Avant la Franchise. Le jeu vidéo original avait déjà fait beaucoup parler de lui, réinventant le genre Survival Horror pour une nouvelle génération pas trop regardante sur le passé (Alone in the Dark ? Sweet Home ? Internet était inexistant, donc l'Histoire aussi pour beaucoup de jeunes). Mais c'est surtout Resident Evil 2 qui explosa à la face du monde,  lui permettant de consolider sa réputation pour toujours. Son succès fut immense, engendrant plusieurs titres horrifiques chez la concurrence (The House of the Dead, Silent Hill et Parasite Eve pour les plus connus) et amenant même la presse non spécialisée à parler de lui. Mad Movies fit un article sur le sujet, alors pas du tout habitué à ce genre de média au point que les premières lignes appelaient même le lecteur à ne pas s'enfuir ! Oui les choses ont bien changées depuis...
Et donc, entre quinze parties, le fan n'avait pas toujours quelque chose à se mettre sous la dent, la saga étant encore toute jeune et les prochains jeux en développement. Mais la demande entraine l'offre et apparurent les premiers produits dérivés: quelques figurines difficile à dénicher, les livres de S.D. Perry, mélange de novélisations et d'aventures inédites (de la fanfiction plus ou moins officialisée), et une série de comic-book publiée sous la bannière WildStorm, la compagnie de Jim Lee.


A l'époque celle-ci est techniquement toujours associée à Image Comics (dont le nom apparait dans les crédits de cette BD) même si ce partenariat touche à sa fin. Un an plus tard, DC Comics la rachète pour en faire un de ses nouveaux label. Et durant ce laps de temps un peu étrange né Resident Evil: The Official Comic Magazine, une série en cinq numéros qui débute au moment même où Resident Evil 2 débarque aux États-Unis. Un titre plus promotionnel qu'autre chose et cela se ressent lorsque l'on parcours les pages: aucun fil rouge, aucune ambition de développer la franchise, rien que du remplissage qui exploite des personnages et des monstres parfois en dépit du bon sens. Il est clair que certains illustrateurs et scénaristes ne savent pas du tout de quoi ils parlent et n'ont jamais joués aux jeux. Plusieurs monstres apparaissent clairement avoir été recopié via références mais avec d'énormes libertés dans le design, la personnalité de certains personnages se retrouve altérée et les effets des virus sont souvent aléatoires et contradictoires avec ce que l'on sait de leur fonctionnement (notamment le G-Virus). Il est clair que le titre n'était pas une priorité chez WildStorm, sans doute plus préoccupée par la recherche de nouveaux acquéreurs pour survivre.
Et si parfois quelques idées semblent prédire l'évolution de la franchise (Leon S. Kennedy en agent secret qui élimine des menaces terroristes, Claire et Chris qui se retrouvent en pleine aventure), cette première version comics de Resident Evil est globalement un bordel sans nom où l'on trouve de tout et surtout n'importe quoi.


Preuve en est ce Wolf Hunt, ou plutôt A Resident Evil Story – Wolf Hunt, qui pourrait être une histoire totalement indépendante recyclée pour l'occasion, et tant pis si cela ne colle pas du tout à l'univers. Car il n'est ici pas question de mutants, zombies, d'épidémie ou d'armes biologiques, mais... d'un loup-garou ! Un bon vieux lycanthrope dont les origines, bien que mystérieuses, n'ont pas l'air associées aux expériences d'Umbrella ! En fait si en remplaçant Raccoon City par Sunnydale, Albert Wesker par Rupert Giles et Jill Valentine par la Tueuse, nous avons là une petite intrigue parfaite pour le comic-book Buffy the Vampire Slayer publié chez Dark Horse à la même époque !
L'intrigue est signée Ted Adams (un des fondateurs d'IDW Publishing) et se déroule avant les évènements du premier jeu, s'intéressant à l'université de Raccoon City – théoriquement la même que dans Resident Evil: Outbreak, et dont devait faire partie le personnage d'Elza Walker, le prototype de Claire Redfield dans la première version annulée de Resident Evil 2. C'est là qu'une série de meurtres étranges a régulièrement lieu, laissant la police dans l'embarras. Les corps d'adolescents sont retrouvés déchiquetés et les autorités ont imposé un couvre-feu en plus de taire l'information. Michelle, une étudiante venu de New York, pense qu'il ne s'agit que de rumeurs mais se fait attaquer la nuit tombée par un mystérieux agresseur.


Sa mort entraine l'implication des S.T.A.R.S, et Albert Wesker somme Jill Valentine et Barry Burton d'enquêter. Le duo, bien connu des joueurs puisqu'il comptait parmi les héros du premier jeu, opère comme dans Resident Evil: Jill est la protagoniste que l'on suit à travers l'aventure tandis que Barry fait office de renfort. Mais Wolf Hunt ne faisant pas plus de dix pages, sa présence fait office de simple figuration et ses interventions ne servent pas à grand chose. La faute au choix de faire de The Official Comic Magazine une anthologie, avec trois histoires courtes dans chaque numéro. Il n'y a pas matière à développer, et si certaines intrigues narrant la fuite de survivants dans un environnement hostile se suffisent à elles-mêmes, d'autres en pâtisse, comme c'est le cas ici.
Les investigations se limitent donc à montrer Jill se faire passer pour une étudiante, laquelle va aussitôt tomber sur des amis de Michelle et les questionner. Comprenant qu'il ne fait pas bon de trainer près de la bibliothèque en fin de soirée, elle se rend sur place et tombe sur le meurtrier. Une silhouette animale qui l'a poursuit et qui se révèle être un loup-garou.
Pourquoi, comment ? Aucune réponse n'est donnée. Et si l'on ne peut que supposer que la bête est une quelconque arme bio-organique conçue par Umbrella, cela n'est jamais confirmé. Même Wesker semble attribuer l'enquête à Jill et Barry par défaut, les autres S.T.A.R.S étant tous occupés sur d'autres affaires !


Il aurait suffit d'une case supplémentaire le montrant téléphoner ou rédiger un rapport, juste pour faire comprendre qu'il couvre Umbrella. Le monstre pourrait être un cobaye en fuite ou une expérience secrète, c'était très simple à faire. Mais en l'état, il faut juste croire que le surnaturel pur et dur à fait son apparition dans la série. Non pas que la question ne se posera jamais à l'avenir dans la franchise (à l'origine Resident Evil 4 devait être une histoire de maison hanté très différente de ses prédécesseurs), mais ce n'est pas le genre d'élément qui peut être intégré comme ça sans remettre toute la saga en question.
La conclusion, précipitée, montre Jill simplement se servir de son arme pour neutraliser la bête, qui reprend évidemment forme humaine après coup, la jeune femme supposant alors qu'elle a mal voir son agresseur. Elle-même échappe à la fameuse "malédiction" du loup un peu par miracle, malgré qu'elle ait reçu un coup de griffes dans le dos: son vêtement, pourtant très fin et moulant, l'a totalement protégée. Le lecteur est ensuite littéralement abandonné, les S.T.A.R.S décidant que prévenir la police suffira bien pour cette fois ! Autant dire qu'il ne faut absolument pas chercher à satisfaire sa curiosité ou à raccorder les points, et se contenter du minimum... Encore une fois, WildStorm a certainement dû compiler tout ça en vitesse sans vraiment prendre le temps de s'y intéresser.


C'est dommage car il y avait là un potentiel assez sympa, avec ce concept à la 21 Jump Street et l'idée que Umbrella puisse être responsable d'un massacre au sein d'une école. Le loup-garou lui-même aurait pu faire un bon monstre, sorte de Hunter en plus poilu ou de Cerberus perfectionné. Notons d'ailleurs que l'héroïne n'aura pas eu besoin de munitions en argent pour le descendre, seul indice quant à sa véritable nature. Peut-être même que, en temps que préquelle, cette histoire aurait pu se connecter aux autres meurtres canins de la série, ceux qui ont lieu en-dehors de la ville et qui débutent tout le premier jeu.
A la place il faudra se limiter à un peu de fan service, Jill portant ici clairement sa tenue alternative de Resident Evil (même le petit collier y trouve une fonction, étant ici un micro caché permettant à l'héroïne de communiquer avec Barry) bien que le coloriste ait remplacé la couleur noire du belly shirt par du violet. Une petite erreur qui n'empêcha pas WildStorm de créditer son propre studio, WildStorm FX, plutôt que le type en charge du boulot ! La raison étant simplement que, à l'époque, la colorisation digitale devenait un atout pour les ventes. Marvel Comics avait d'ailleurs racheté la compagnie Malibu uniquement pour s'emparer de son département, très doué dans ce domaine. Il est certain que cette mise en avant était une énième tentative la firme pour attirer l'attention sur elle, et tant pis pour le fan acharné de Resident Evil.


Question graphisme, le tandem John Tighe et Mark Irwin fait du bon boulot et leur Jill semble suffisamment jeune pour passer pour une étudiante en plus d'être diablement sexy. Et il n'y a rien d'autre à ajouter.
Après cinq volume, Resident Evil: The Official Comic Magazine s'éteint mais WildStorm continuera de travailler sur la licence même après son rachat par DC. Vient alors Resident Evil: Fire and Ice, suite directe sur laquelle on retrouve Ted Adams au script et Mark Iwrin aux dessins, puis plus tard encore un autre Resident Evil s'inspirant plus de la période Resident Evil 5. Dans ces deux nouvelles versions, le concept d'anthologie est abandonné au profit d'une unique storyline s'étendant sur plusieurs numéros. Le résultat n'est pas meilleur puisque là encore les scénaristes donnent dans le n'importe quoi et que les illustrateurs sont trop extravagant. Mais il faut dire que d'ici là, la saga jeu vidéo aura fini par les rejoindre sur ce terrain, mal influencée par le cinéma Hollywoodien et les productions Triple A qui n'ont de cesse de se copier entre elles en dépit du bon sens.
Wolf Hunt peut quant à lui être retrouvé dans le recueil Resident Evil: Collection One, qui regroupe l'intégralité des numéros 1 et 2 de The Official Comic Magazine, ainsi que deux histoires du 3ème et du 4ème. Aussi présent, la superbe pin-up Claire Redfield par Jim Lee qui fut utilisé ici comme couverture. Pour citer un ami, lorsque j'avais amené le livre au collège: "Ça c'est de la nana."



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